La technologie a-t-elle tué le journalisme ?

La technologie a-t-elle tué le journalisme ?

La crise du journalisme s’accentue chaque jour un peu plus, depuis qu’internet a gagné sans trop forcer son bras de fer contre le journalisme papier. Ce bras de fer s’est inscrit et perdu dans l’incontournable virage technologique des années 1980-90 que la France n’a pas su négocier. Aujourd’hui, les journaux survivent grâce à des millions d’euros de subventions qui ont pour seul effet de les « anesthésier » selon Patrick Eveno, afin de les maintenir dans un coma qui les évite de réagir.

Quels changements la technologie a-t-elle fait naître ? Cet accouchement a-t-il tué l’information ? À quels dangers nous expose l’information 2.0 ? Tant de questions qui nous concernent aujourd’hui tous.

Parenthèse

Il faut tout d’abord rappeler l’évident impact de l’informatique sur l’information. En effet, vous n’êtes pas sans savoir que l’informatique a permis de faciliter considérablement tous les domaines de conception journalistique. De la dépêche à l’impression, les délais et les intermédiaires ont-été considérablement réduits. Mais ce sont aussi les nombres d’emplois qui en ont pâti.
Ceci dit, nous pouvons nous pencher sur la technologie la plus crépitante de transformations : Internet et ses bébés que sont les sites, blogs, podcasts, vidéos et autres réseaux sociaux et microbloggings.

#GRATUITE : plus (-) de fric, plus (+) de clics.

Le premier changement est donc le plus logique : la gratuité. En effet, plus besoin de dépenser le moindre euro pour être tenu au courant de l’actualité ; et c’est ce qui fait défaut aux grands journaux actuels qui, bien que restants les colosses du journalisme grâce à leur site web, n’engrangent plus aucun bénéfice. Pour faire du profit, ils, où plutôt les groupes qui les possèdent, doivent chercher l’argent ailleurs, ou compter sur leurs autres activités.

À lire également sur Médiapart : Presse : les quotidiens rentrent dans une nouvelle phase d’agonie

C’est exactement ce que relate Médiapart à travers les propos de Patrick Eveno « L’information servira désormais de tête de gondole et de produit d’appel, certes indispensable, mais l’argent, lui, se gagnera ailleurs. ». Le journal fait cet écho à l’Historien par rapport aux multitudes d’activités initiées par Libération afin de palier leurs déficits, ou du groupe du Figaro en net excédent, dont les autres affaires colmatent les déficits du journal papier.

#VITESSE : Plus instantané qu’un café

Le second est analogue à un grand nombre d’inventions : la (recherche de) vitesse. Christophe Deleu, alors chargé de recherche à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille et producteur à France Culture, met en 1998 cette notion de vitesse en relation avec l’information. Il était loin de s’imaginer à quel point la rapidité de la transmission d’information allait être tellement grande, qu’on finirait par l’appeler “instantanée“.

Document sur le sujet : Les Cahiers du Journalisme (1998) – C. Deleu

Et actuellement, la dépêche postée sur le site et les réseaux de l’AFP (Agence France Presse) est aussitôt reprise et développée par les sites d’information. C’est, à l’image du trading, le jeu de qui sera le plus rapide, car pour toutes les informations, c’est en général la première reçue qui est lue. Et ça s’arrête là.

En cela, les gens ont de moins en moins de sources fixes car ce ne sont plus eux qui vont vers l’information, mais l’inverse. Un followed twitter qui poste ; une actu recensée dans le fil Google News ; le premier résultat de recherche de “Mélenchon clash Le Pen” sur Google, etc.

Le plat principal, c’est l’information, et on la mange sur le plateau du premier serveur qui vient.

Au final, internet déchire le papier, à ce jour incapable de rivaliser avec l’instantané. L’information qui paraît dans les colonnes est donc déjà très souvent périmée, ou tout du moins, plus nouvelle.

#DIVERSITE : Plus perso, plus accessible, plus transparent

C’est également la dimension du nombre de diffuseurs d’informations qui a explosée, mais aussi leur type. En effet, plus besoin de passer par un journal pour s’informer. Les blogs et les réseaux sociaux dévorent lentement les parts de la diffusion.

Bien entendu, avec tout cela, s’accompagne une plus grande subjectivité de la présentation de l’information, différents niveaux de diffusion (expert, populaire, etc.), et en théorie moins de censure.

Pour la présentation, c’est certain, le blog du militant anti-OGM coiffeur de Maïs n’aura pas la même vision de l’information que le blog du directeur de communication de Monsanto France. D’un côté, ce ne sont pas sur ces blogs que l’on va s’informer, mais ils sont plutôt des endroits pour interpréter l’information. De l’autre, les journaux ne sont pas forcément moins subjectifs, il suffit d’expérimenter une comparaison entre une même information traitée par les journaux Lutte Ouvrière (Extrême Gauche ; Trotskiste) et Rivarol (Extrême Droite, Nationaliste), ou de voir qui, quels intérêts et quels groupes possèdent les différents médias..

Documentaire à voir : Les nouveaux chiens de garde

Comme dit plus haut, les blogs se servent avant-tout de l’actualité traitée par des journaux “officiels”, afin de rédiger leur contenu. Autant dire que le choix de l’information publiée reste entre les mains des groupes journalistiques, et des agences de presse qui gardent les sources vives d’information sous leur contrôle. On est loin d’une absence de censure, comme celle opérée sur l’affaire Cahuzac, fin 2012, et qui a dû attendre le coup de force de Mediapart pour ôter son bâillon.

#ZAPPING : Victime du syndrome Zapping

L’information a elle aussi été victime du zapping ; comportement contre lequel vous avez peut-être dû lutter pour en être arrivé(e) là, dans ce si long article. Elle subit donc deux chirurgies dangereuses : le raccourcissement et la théâtralisation. En gros : plus court, plus buzz.

Il faut parler de ce qui indigne (sans mettre en danger les croyances), de ce qui suscite des réactions vives, des hurlements, des douilles dans des lettres (enfin.. ça, il ne le faut pas, non). Voilà pourquoi il a été plus intéressant et lucratif de parler de la lutte entre deux camps opposé et favorable au mariage pour tous, alors que la décision du gouvernement était irrévocable.

Parler de la crise ne provoque qu’une répulsion à s’informer, à se miner le moral à coup de chiffres sur le chômage, de postes supprimés et de dettes mirobolantes jamais voulues mais à rembourser quand même. En revanche, ça fait vendre de s’affliger devant un horrible personnage qui ouvre des comptes dans des paradis fiscaux alors que la France va mal.. (sans même exploiter les intelligentes pistes de réflexion que propose ce cas).

Bref, il faut du buzz, c’est à dire de l’information rapide et choquante, quitte à publier des informations fausses ou non vérifiées, chose qui inquiétait déjà Christophe Deleu en 1998 « une information publiée ou diffusée trop vite est souvent une information inexacte ou approximative », imaginez ce que c’est 15 ans après.

#RISQUES : Interconnectée et dangereuse

La technologie a été le connecteur de tout, et si Internet est une toile, la technologie a quant à elle transformé le monde en une toile géante. Le dernier et sûrement l’un des meilleurs exemples concerne le twittueur de The Associated Press, le AFP mondial.
Vous avez sans doute entendu parler de ce twitt qui a déclenché un micro-krach boursier il y a peu de temps. Publié par The Associated Press sur son compte tweeter, ce twitt annonçait une double explosion à la Maison Blanche qui aurait blessé Obama. Là la bourse s’est affolée et l’indicateur principal de Wall Street a dégringolé, provoquant plus de 136 milliards de pertes.

Le faux Tweet du compte hacké d'AP

Le faux Tweet du compte hacké d’AP

Information, Internet, Economie et Bourse sont donc trois domaines complètement interdépendantisés par la technologie. Un simple tweet d’une information fausse, interprétée par les algorithmes de matheux sortis de Financial School, peut engendrer des incidents économiques. Ce simple exemple, loin d’être un cas extrême, cache dans son ombre la gênante question de la dangerosité de l’information et des technologies trop rapides. La constatation de C. Deleu et les inquiétudes d’Edwy Plenel se voient ici bel et bien illustrées et confirmées.

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